Luis Mariano en 1937 ( Collection Patchi Lacan ) Luis Mariano en 1937 ( Collection Patchi Lacan )

 

« J'ai été élevé plus que modestement, sans dire pour cela que nous étions dans la misère, disons que nous étions pauvres, et pour des Espagnols cela prend une tragique réalité. J'ai été éduqué sévèrement, mais je ne le regrette pas. Je suis toujours reconnaissant à mes parents de m'avoir donné une stricte éducation. C'est grâce à eux que je suis devenu Luis Mariano, et plus particulièrement c'est à ma mère que je le dois. »

Luis Mariano

 

Son certificat de naissance ( cliquez sur l'image pour l'agrandir ) Son certificat de naissance ( cliquez sur l'image pour l'agrandir )

 

 

« À l'école, j'étais ce qu'on appelait un " élève moyen "...

un élève surtout doué pour la musique et le dessin »
Luis Mariano

 

 

Mariano à 8 mois Mariano à 8 mois

Son enfance

 

Mariano Eusébio Gonzalez y Garcia naît dans la nuit du 12 au 13 août 1914 ( un jeudi, vers 1 h 30 ) à Irún, petite ville du Pays Basque espagnol, situé à proximité de la frontière. Il vient au monde au domicile familial, au nº 3 Calle de la Aduana ( rue de la douane ).


Sa mère, Gregoria Gonzalez - née Garcia - (1888-1959) sans profession, est une femme autoritaire, au tempérament de feu à l'image du climat espagnol.


Le père, Mariano Gonzalez (1886-1956) est un humble garagiste. Il est à l'inverse un personnage plutôt calme et effacé.

 

 

C'est à cette adresse que naîtra également la maman de Mariano, Gregoria, en 1888. Et c'est la mère de cette dernière, Eufemia Garcia, qui, sage-femme de profession, mettra au monde son propre petit fils, Mariano en 1914 ainsi que sa petite fille, Maria-Luisa, en 1916.

 

Né espagnol, le futur « Luis Mariano » aurait dû naître français. En effet, c'est dans le courant de l'année 1912 que le jeune couple Gonzalez décida de s'installer à Bordeaux. L'année suivante, Gregoria tombe enceinte et, souhaitant absolument mettre au monde son enfant en Espagne, retourne accoucher in extremis à Irún.

 

Mariano - c'est son prénom usuel - sera baptisé le 6 septembre 1914.


Les temps sont difficiles et la guerre qui fait rage en France a, indéniablement, des conséquences économiques en Espagne. Pour améliorer les conditions de vie de la famille, Doña Grégoria n'hésite pas à faire de temps en temps un petit peu de contrebande, comme tout frontalier basque qui se respecte. Comme la marchandise était dissimulée sous les vêtements du petit Mariano, celui-ci en profitera - au moment de passer la douane - pour faire malicieusement un peu de chantage auprès de sa mère dans le but d'obtenir des confiseries. 

Mariano à 3 ans Mariano à 3 ans

Après la naissance de la petite soeur, Maria-Luisa, en octobre 1916, la petite famille décide de retourner à Bordeaux pour finalement revenir s'installer définitivement à Irún en 1921, rue de la douane puis au 86, Paseo Colon, rue principale de la ville.


À Irún, Mariano fait sa première communion cette année-là. Il a sept ans.


Il est également enfant de chœur, il participe aux processions et il chante dans une petite chorale d'enfants.
Souvent distrait, Mariano était un enfant très rêveur. Sensible et d'une nature assez calme, il est sage et son obéissance est le reflet d'une éducation rigoureuse.

Il va à l'école à Irún, puis il entrera dans un collège catholique à Saint-Sébastien. Élève moyen, il avait surtout une prédilection pour le dessin, la musique et le sport.

 

Irún au nº 3 Calle de la Aduana ( rue de la douane ) - photo Christian Cadoppi Irún au nº 3 Calle de la Aduana ( rue de la douane ) - photo Christian Cadoppi

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Mariano à 10 ans Mariano à 10 ans

Son rêve : devenir un grand artiste de cinéma

 

Vers l'âge de dix ans, il se découvre une passion pour le monde du spectacle et du cinéma en particulier. Son rêve est de devenir un grand artiste de cinéma.
Pensant avoir des aptitudes artistiques pour jouer la comédie, il s'improvise alors un studio de cinéma dans le garage de son père. Le soir, il alla donc s'entraîner sur son « plateau de tournage » imaginaire. Pour se mettre dans l'ambiance, il allumait les phares d'une voiture en guise de projecteurs et, prenant diverses poses, il les fixait longuement jusqu'à en avoir les larmes aux yeux.
Le manège ayant été vite décelé par le papa Gonzalez, tout cela se termina par des yeux bien rouges, une bonne paire de gifles et son acheminement ipso facto en direction de sa chambrette.
Très jeune, il attachait aussi déjà beaucoup d'importance aux costumes et autres vêtements.
Ce goût pour le cinéma, il le devait vraisemblablement au souvenir de sa première expérience quelques années plus tôt : Mariano avait cinq ans lorsqu'il fut choisi pour figurer dans un court métrage espagnol. On y voyait le petit Mariano monté à califourchon sur un âne.

 

Des aptitudes artistiques, en tout cas, il en avait dans l'Art du dessin et il se fera remarquer au collège des Pères pour ses dons de dessinateur. Le petit avait en effet un très bon « coup de crayon » et, débordant d'imagination dans ce domaine, il avait pris l'habitude de laisser d'innombrables croquis, des esquisses et autres crayonnés sur ses cahiers, ses livres et partout la où il était possible de dessiner.

 

Fasciné par la mer, il restait des heures à la contempler. Il apprend à nager tout seul vers l'âge de onze ans. Ensuite, le jeune Mariano pris des leçons de violon qu'il ne poursuivit pas très longtemps, préférant de loin le piano qui hélas pour lui, était réservé à sa sœur. Finalement, aucun des deux ne devint des virtuoses. Il se distingue également à la pelote basque qu'il pratique à mains nues.

 

À quatorze ans, Mariano quitte le collège et se fait inscrire à l'École des Beaux-Arts de Saint-Sébastien, section « Architecture ».
Il souhaitait à l'époque devenir architecte-décorateur, mais la tâche était plus ardue qu'il ne pensait, car il y avait des matières - comme les mathématiques et la résistance des matériaux - qui n'inspiraient guère le jeune élève. En revanche, le dessin, la peinture et la décoration l'intéressaient énormément et, au vu des résultats, ses professeurs lui prédisaient plutôt un avenir comme peintre-décorateur.

 

À la même époque, Mariano est engagé dans l'orphéon « Irun'go Atsegiña ». Ce choeur, typiquement basque espagnol, réunissait un groupe de joyeux lurons pour des soirées très souvent festives. Repas et chants étaient de coutume, mais leur mission première avait un but charitable à travers divers concerts dont le produit était systématiquement reversé aux plus démunis

 

A gauche : en 1929. Au milieu : en 1934 avec Maria-Pilar. A droite : et en 1932 avec Maria-Luisa A gauche : en 1929. Au milieu : en 1934 avec Maria-Pilar. A droite : et en 1932 avec Maria-Luisa

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En 1932, Mariano, qui est toujours présent au sein du choeur « Irun'go Atsegiña », participe à un grand concours de choeurs basque et le remporte.

Parallèlement à ses différentes activités, il joue également en amateur avec sa soeur Maria-Luisa dans des spectacles de bienfaisances à Irún.

 

La même année, Mariano trouve un emploi dans un petit magasin de photogravure à Saint-Sébastien et intègre le plus grand et le plus célèbre choeur du Pays Basque, « l'Orfeon Donostiarra » qui lui fournira l'occasion d'approfondir davantage ses connaissances musicales.

 

1933, sera l'année de ses débuts comme soliste au sein de « l'Orfeón Donostiarra », dans une comédie lyrique espagnol en trois actes, intitulée « Doña Francisquita » du compositeur espagnol Amadeo Vives.

 

 

Les premiers tourments de l'amour


Nous sommes en 1934 et comme chaque année, le 30 juin, la ville d'Irún célèbre « l'Alarde » de San Marcial. C'est la grande fête et la ville se couvre de bérets rouges, le fusil à l'épaule et au son des flûtes et des tambours. Il fallait voir cette grande parade pour laquelle chaque faubourg de la ville avait sa propre formation qui défilait et qui venait ensuite se joindre aux autres en direction de la place de l'Hôtel de Ville.


Mariano est impatient de retrouver son groupe. Il était vêtu d'une veste noire, d'un pantalon blanc et du béret rouge fièrement incliné sur l'oreille. C'est à cette époque que Mariano connait son premier amour. Elle se nomme Maria-Pilar, elle est jeune et jolie et elle est la cantinière de son groupe. Hélas, le beau rêve s'écroule et c'est le coeur brisé que Mariano apprend la triste et dure réalité : la belle cantinière est déjà fiancée. Ce fut son premier grand chagrin d'amour.

 

1934, c'est également l'année de ses vingt ans. Il a l'âge de la conscription. Il sera exempté, mais non réformé, et par conséquent, potentiellement mobilisable à tout moment.

Ce sont donc les événements de 1936, la guerre d'Espagne qui se profile à l'horizon qui incitera Gregoria, la maman de Mariano, à faire falsifier les papiers de son fils avec l'aide du secrétaire de Mairie. Mariano sera alors rajeuni de six ans et pour l'état civil, il sera né le 12 août 1920 au lieu du 12 août 1914. Jusqu'à sa mort, Mariano conservera cette « nouvelle » date de naissance. 

 

La guerre d'Espagne


Le 18 juillet 1936, éclate en Espagne la guerre civile. Le général Francisco Franco part à l'assaut de la République espagnole. Très vite, le conflit se répandra à travers le pays et dès la fin du mois de juillet, c'est le Pays Basque qui constituera l'un des principaux fronts.

 

Le 15 août, la vallée de la Bidassoa est encerclée par les forces franquistes et Irún est sur le pied de guerre.

 

Les 17 et 18 août, la ville subit une canonnade maritime de grande ampleur. Mariano et sa famille se trouvaient à Hendaye à ce moment-là. Ils avaient en effet traversé la frontière le 17 pour rendre une visite à Mariano Gonzalez père qui venait de subir l'opération d'un ulcère dans une clinique de cette ville. Ne pouvant retourner à Irún, ils resteront à Hendaye et seront accueillis par M. Echeverria, maison Rébigo. Dans cette demeure, ils partageront une humble chambre durant les tragiques événements qui vont suivre. À chaque fois qu'il aura l'occasion de venir au Pays Basque, Mariano ne manquera jamais de venir voir, M. Echeverria, l'ami des mauvais jours.

 

Pendant ce temps, les combats dans Irún sont violents. Les Basques, en accord avec le régime républicain, luttent avec acharnement durant de longues et terribles journées pour sa défense.

 

Le 24 août, la lutte s'intensifie. La ville est soumise aux bombardements terrestres et aériens. Elle sera pilonnée sans relâche quotidiennement et de nombreux habitants se réfugient de l'autre coté de la frontière.


Le 30, la bataille fait rage et l'ordre est donné officiellement à la population civile d'évacuer la ville vers la France par les ponts d'Hendaye et de Béhobie. Le 31, l'exode se poursuit.

 

À partir du 1er septembre, l'offensive générale est déclenchée. Irún se retrouve sous un véritable déluge de feu déversé par l'artillerie et l'aviation, suivi de plusieurs offensives terrestres. La milice républicaine cède du terrain et partout s'accumulent des amas de décombres. L'affrontement est meurtrier et la population continue de fuir en masse en direction de la France.

 

La maison des Gonzalez est maintenant livrée aux flammes. Depuis Hendaye, voyant de hautes colonnes de fumée s'élever d'Irún, Mariano, seul, s'élança sur le pont qui enjambe la Bidassoa et parvient au domicile familial dans l'espoir de pouvoir sauver quelques biens. Le voici, la respiration haletante, sur le Paseo Colon où des dizaines d'habitations sont en proie aux flammes dévorantes. Trop tard, dans la fumée il aperçoit la demeure qui n'est plus qu'un vaste bûcher encore fumant. Mariano horrifié regarde inerte la maison détruite, les vitrages brisés, la façade noircie et crevassée, des débris au sol, mais le bruit sinistre des explosions le ramène très vite à la réalité. Il repart alors en courant vers le poste frontalier, les balles lui sifflant aux oreilles. Des flots de réfugiés passent la frontière avec lui.

 

La ville, complètement détruite, se trouve définitivement occupée par les troupes franquistes le samedi 5 septembre 1936.

 

Mariano et sa famille ne possèdent désormais plus rien et leur pays est en guerre.


Désorienté, il pense vivre un cauchemar avec les siens en assistant à ce tragique événement. Les Gonzalez décident alors de quitter Hendaye sans plus attendre. Ils souhaitent retourner s'installer à Bordeaux et sont aussitôt autorisés à remonter vers la capitale girondine par leurs propres moyens. À Bordeaux, ils obtiendront des emplois et seront hébergés par la famille Michelena, des amis basques, au 26 de la rue Permentade.

 

Mais Mariano ne suivra pas ses parents et va se trouver, malgré lui, pris dans le flux d'une vague migratoire de fugitifs espagnols en gare d'Hendaye. Pris en charge par la Croix-Rouge internationale et évacué avec les autres, Mariano se retrouva dans un convoi de combattants républicains en déroute, ayant pour destination Barcelone.

 

Ce train devait, en effet, conduire les défenseurs d'Irún, soit environ un millier de miliciens, vers la zone républicaine du nord-est de l'Espagne, en Catalogne, pour continuer le combat.
Le convoi ferroviaire s'ébranla et prit la direction de Perpignan en passant par Bayonne, Tarbes et Toulouse. Arrivé en gare de Toulouse, le train fut ravitaillé. Mariano reçut alors une faveur spéciale de la Providence en voyant arriver dans son wagon un membre de la Croix-Rouge qui n'est autre que sa cousine Ramirez. Chargée de distribuer des vivres, elle reconnaît aussitôt Mariano, le fait descendre du train à l'insu du chef de convoi et le cache dans la gare. Un peu plus tard, elle reviendra récupérer son cousin et l'emmènera au centre-ville de Toulouse, rue de la Chaîne, dans une maison ou résidaient déjà quelques réfugiés espagnols.

 

Irún : le Paseo Colon après l'incendie, septembre 1936 ( collection privée ) Irún : le Paseo Colon après l'incendie, septembre 1936 ( collection privée )
Mariano avec sa cousine Ramirez à Toulouse 1936-1937 ( photos collection Patchi Lacan ) Mariano avec sa cousine Ramirez à Toulouse 1936-1937 ( photos collection Patchi Lacan )
Mariano avec des réfugiés espagnols à Toulouse, février 1937 ( photos collection Patchi Lacan ) Mariano avec des réfugiés espagnols à Toulouse, février 1937 ( photos collection Patchi Lacan )

 

Il attend son heure

 

Pour continuer d'assurer son existence, il exercera divers petits métiers à Toulouse. Mais ce nouvel apprentissage est bien loin de le fasciner et le projette vers l'inconnu. Il pense que sa vraie vie est ailleurs. Il attend son heure.

 

Septembre 1937, Mariano trouve l'opportunité de rejoindre la grande chorale « Eresoïnka », communauté nationaliste basque espagnole. Nouvellement créée, cette formation musicale s'était réfugiée à Sare, petit village basque non loin de la frontière espagnole.

 

Mariano sera hébergé dans une petite chambre dans le village.

 

Cet ensemble compte un peu plus de 100 artistes. Beaucoup plus qu'une chorale, elle symbolise le Pays Basque et son patrimoine culturel. Mariano aura la fonction de second ténor dans le choeur mixte. Au sein de cette communauté, il perfectionnera ses connaissances dans le chant avec un répertoire riche et varié. Peu de temps, après, une autre circonstance opportune arrive pour Mariano.


L'équipe du cinéaste René Barberie arrive à Sare pour y tourner le film « Ramuntcho », avec dans les principaux rôles, Louis Jouvet et Françoise Rosay, qui furent de grandes vedettes à l'époque. Le film sera tiré du roman de Pierre Loti. Quelle ne fut pas la joie de Mariano qui - fasciné depuis toujours par le cinéma - apprendra cette nouvelle. Mais sa joie se transformera en une véritable exaltation lorsqu'il saura que la chorale - sa chorale - participera au tournage. Il croit plus que jamais en son destin d'artiste et son ambition est de sortir de l'anonymat.

 

De décembre 1937 à fin juin 1938, Mariano entreprend avec « Eresoïnka » une grande tournée européenne et donne de nombreuses représentations, d'abord à Paris, Salle Pleyel ( décembre 1937 ), puis en Belgique ( février 1938 ) en Hollande ( mars 1938 ), de nouveau à Paris ( avril 1938 ) et enfin en Angleterre ( juin 1938 ).


Durant les diverses représentations qui eurent lieu à Paris, la grande chorale s'installa dans la banlieue ouest de la capitale, au Château du Belloy à Mesnil-le-Roi, près de Saint-Germain-en-Laye. Après les représentations de Londres, la formation retourne en France dans leur cantonnement « Le Belloy » à Mesnil-le-Roi, et ce, jusqu'au début du mois de septembre.

Cette tournée est un triomphe et les bénéfices des spectacles seront reversés aux résistants espagnols de la guerre contre le franquisme.

 

Début septembre 1938, Mariano poursuit sa tournée en France avec la troupe dans différentes villes du Pays Basque, jusqu'à la fin du mois.


Fin septembre - début octobre 1938, c'est l'époque ou Mariano se sépare de la chorale. Il quitte le Pays Basque pour retrouver ses parents à Bordeaux.

 

Mariano ( au centre ) avec la chorale « Eresoïnka », été 1938 ( photos collection Patchi Lacan ) Mariano ( au centre ) avec la chorale « Eresoïnka », été 1938 ( photos collection Patchi Lacan )

 

Il tente sa chance à Bordeaux

 

En 1939 dans l'orchestre Rafael Canaro En 1939 dans l'orchestre Rafael Canaro

Lorsque Mariano arrive à Bordeaux, ses parents - qui entre-temps avaient quitté la capitale bordelaise - vivaient dans une ferme à Vérac, petit village non loin de la propriété vinicole d'un autre « Château Belloy » ( celui-ci est situé à Fronsac ) où ils avaient trouvé un emploi de domestique. Fronsac se trouve à environ 35 km à l'Est de Bordeaux.
Installé dans une chambre meublée à Bordeaux, Mariano rendra visite à ses parents presque tous les week-ends. Pour subsister, il trouve du travail comme plongeur dans un cabaret réputé de Bordeaux, « le Caveau ». Petit à petit, après la plonge, il se retrouve sur la petite scène du cabaret à chanter des tangos devant le public.
Il est accompagné de l'orchestre qui n'est autre que celui de Rafael Canaro, un ensemble typique de l'Amérique du Sud - habillé en « gauchos » - et qui faisait fureur à Bordeaux à cette époque.

Durant les premiers mois de 1939, le rêve de Mariano peu à peu se réalise et il est engagé par Rafael Canaro pour être officiellement le chanteur d'orchestre du groupe.


C'est le succès et au mois de juillet de la même année, le ténor enregistre, en solo, deux tangos - « Olvidame » et « Callecita de mi novia » - pour le prochain 78 tours « Colombia » de la formation. Deux mois plus tard, et après l'échéance du contrat qui liait l'orchestre au cabaret, Rafael Canaro - très satisfait des prestations du ténor - propose à celui-ci de faire une grande tournée avec l'orchestre en Amérique du Sud. C'est avec une immense joie qu'il accepte.


Début septembre, la petite troupe arrive au Havre, s'embarque sur le paquebot transatlantique « Pasteur », mais, au moment du départ, la déclaration de guerre de la France à l'Allemagne met fin à l'ambitieux projet et au rêve de Mariano qui pourtant commençait à s'extérioriser. L'orchestre se disperse et Mariano se retrouve alors sans emploi et le projette - de nouveau - vers l'inconnu.

 

Ne sachant pas où aller, l'idée lui vint de retourner au Pays Basque.

Arrivé à Biarritz, il apprend qu'un orchestre typique - l'ensemble cubain « Lecuona Cuban Boys » - qui se produisait au Casino Bellevue, recherchait temporairement un chanteur. Il auditionna et fut donc engagé pour remplacer le chanteur d'orchestre qui était souffrant. Le contrat, hélas, fut de très courte durée et moins de deux semaines après, Mariano reprit la route et remonta en direction de Bordeaux.

 

Mariano dans les années 1939 - 40 Mariano dans les années 1939 - 40

 

Son premier tour de chant : dans une vigne !

 

C'est la guerre, de nombreux hommes sont mobilisés sur le front et le pays manque de main-d'oeuvre pour les travaux agricoles. En Gironde, il faut aussi des bras et de nombreux réfugiés espagnols sont recrutés pour les vendanges.

 

De retour à Bordeaux, Mariano est donc requis pour vendanger, avec ses parents et sa soeur. Ils se retrouvent au milieu des vignobles de Sainte-Foy-la-Grande et les propriétaires qui exploitent un de ces vignobles sont implantés exactement à Saint-Quentin-de-Caplong. La récolte paraît être abondante pour ce millésime 39. Il fait chaud, les journées sont longues et le travail est rude.


Mariano porte la hotte et au bout de deux jours il devient complètement courbaturé et n'a plus très bon moral. Aussi pour se donner - et à ses camarades - du courage, il se met à chanter ! Il chante des chansons basques et des airs de bel canto.
Sa scène est le terroir bordelais. Sa voix s'élève haute et brillante comme le Soleil ; le rythme est entraînant et apporte davantage d'élan et de vigueur aux vendangeurs.
L'homme chargé du recrutement et de l'encadrement des étrangers observe la scène qui se déroule sous ses yeux et écoute avec beaucoup d'intérêt la voix de Mariano.
Le soir, Mariano récidive en animant les veillées vigneronnes avec diverses mélodies espagnoles. L'ambiance est chaleureuse et un soir, le recruteur - également professeur à Bordeaux - qui est un grand amateur de belles voix, ira féliciter le ténor et l'encouragera vivement à s'inscrire au Conservatoire de musique. Le directeur du Conservatoire de Bordeaux est un ami du recruteur et ce dernier n'hésitera pas même à donner à Mariano une lettre de recommandation. Il n'est pas le premier à conseiller Mariano d'entrer au Conservatoire et cet entretien sera un nouveau déclic pour lui.

 

En tout cas, les propriétaires se souviendront longtemps de ce jeune inconnu qui deviendra plus tard très célèbre et leur plus grand regret était de ne l'avoir jamais revu. En souvenir, ils garderont intacte la petite pièce qui servait de chambre à la future vedette.

 

 

Le Conservatoire de Musique

 

Mariano est plus que motivé et, les vendanges terminées, il retourne à Bordeaux et se présente au concours d'entrée du département chant et Art lyrique du Conservatoire de musique de la ville dont la direction est assurée par Gaston Poulet, violoniste virtuose et chef d'orchestre philharmonique de son état. « Je viens d'entendre un type formidable. Il se nomme Gonzalez. », écrira cet homme sur le registre des archives du Conservatoire.
En effet, devant un jury, Mariano auditionnera avec de grands airs italiens « musclés » extraits de « Paillasse » de Leoncavallo. Il interprète le difficile morceau « Vesti la giubba » qu'il réussira avec beaucoup d'éloquence ainsi que le non moins difficile et fameux « Mattinata » qu'il chante également avec dextérité et brillance.


Le jury est convaincu, Mariano est admis et le 7 décembre 1939, il fait son entrée au Conservatoire comme élève dans les classes chant et solfège de la section Art lyrique.
Il est classé comme un ténor léger, sa voix est jeune et légère et le timbre brillant. C'est à cette époque que Mariano prit pleinement conscience de ses possibilités vocales.
Son rêve de réussite artistique reprend forme, mais il doit, en revanche, travailler dur et c'est avec beaucoup de volonté et d'orgueil qu'il s'attaque, durant l'année 1940, aux airs les plus ardus du grand répertoire lyrique pour les étudier. Il découvre ainsi qui lui sera permis de chanter des oeuvres telles que « La Tosca », « Carmen », « La Traviata » ou encore « La Bohême ». Bref, il se représente déjà en « Don José » ou en « Roméo » et il en aura les capacités, car ces rôles convenaient parfaitement à sa tessiture qu'il était en train de travailler.


Il fait des essais avec les costumes des grands rôles du répertoire et des traces sonores de ses prestations vocales de l'époque existent toujours. En effet, des enregistrements de « La plume au vent » extrait de Rigoletto de Verdi et des extraits des « Pêcheurs de perles » de Bizet furent réalisés sur les matrices du Conservatoire. Ces souvenirs inédits - dont la gravure sera réalisée à empreinte unique - seront conservés très précieusement par le ténor. 

En 1940 Conservatoire de Musique et 1942 aux Beaux-Arts Bordeaux En 1940 Conservatoire de Musique et 1942 aux Beaux-Arts Bordeaux

En cette année 1940, les élèves de la classe de chant de Mariano passent leur premier concours. Pour l'occasion, le directeur du Conservatoire fit appel à Janine Micheau, célèbre cantatrice à l'Opéra pour présider le jury. Cette soprano fut considérée sur le plan technique comme l'une des plus grandes artistes lyriques françaises du moment.

Mariano a le trac. Il doit interpréter « Pourquoi me réveiller », extrait de « Werther », opéra de Massenet. Janine Micheau est très enthousiasmée de la prestation de Mariano qui, selon elle, a une très jolie voix et toutes les qualités pour faire une grande carrière de ténor.

 

Entre-temps, recommandé par un ami, Mariano se fait engager au « Cabaret du Swing », récemment ouvert à Bordeaux, et tenu par le très dynamique Fred Adison, célèbre pour son orchestre attractif chantant inspiré à la fois par les formations « Jazz » et des ensembles stylent Ray Ventura.
Mariano y chantera le soir en intermède du spectacle principal de l'orchestre.
C'est également l'époque où les parents et la soeur de Mariano quittent Belloy pour se réinstaller à Bordeaux.


Les années 1940 et 41 se dérouleront ainsi, combinant les activités de Mariano au Conservatoire la journée à celles du soir dans l'orchestre du cabaret.

 

 

Son premier disque : « Refrain chanté par Mariano »

 

Un jour, se souvenant de l'enregistrement qu'il avait fait chez « Colombia » en juillet 1939 avec l'orchestre Rafael Canaro, l'idée lui vint de se précipiter chez le disquaire le meilleur de la ville pour se procurer le précieux disque. Le magasin de disques - « Maison Bermond » - est situé dans la rue Sainte-Catherine, la plus longue voie commerçante de Bordeaux.


Ce jour-là sera un nouveau tournant dans la vie du jeune Mariano. Il entre dans le magasin et cherche fiévreusement le fameux disque dans les rayons. Il le trouve, le sort de sa pochette papier - comme un enfant qui déballerait son cadeau de Noël - et les yeux brillants, voit son nom sur l'étiquette : « Refrain chanté par Mariano ». Il s'empresse alors de demander à la disquaire l'autorisation d'écouter le disque. Une voix en demi-teinte s'élève alors dans le magasin. Mariano ne peut retenir sa joie, il regarde la femme et s'exclame : « Écoutez ! c'est moi qui chante ! ».


La femme qui est devant lui, c'est Jeanne Lagiscarde. Elle est responsable du magasin, elle est Présidente du Club des discophiles de Bordeaux, elle est passionnée de belles voix lyriques, elle est célibataire et, surtout, elle a des relations dans le milieu artistique.
Un courant va alors passer entre eux. Elle est complètement éblouie par la voix de Mariano et elle veut absolument l'aider. Cette aide se transformera très vite par une étroite collaboration qui durera dix ans. Elle croit en son destin, elle prendra sa vie en main, sera son guide et, en quelque sorte, son impresario.


Elle s'occupera de sa carrière et c'est elle qui « poussera » le jeune Gonzalez à devenir « Luis Mariano ». 

 

( Collection Patrick Boulanger ) ( Collection Patrick Boulanger )

 

 

L'École des Beaux-Arts

 

Mariano poursuit ses cours au Conservatoire, encadré cette fois par son possessif et exigent « ange gardien ».


Les mois passent ainsi jusqu'au jour où Mariano voit planer la menace du « Service du Travail Obligatoire » en Allemagne des travailleurs français et étrangers, dans le but de participer à l'effort de guerre allemand. Pour échapper à cette réquisition, Mariano s'inscrit à l'École Municipale des Beaux-Arts de Bordeaux le 13 octobre 1941 en classe dessins cours moyens, première division. C'est grâce à sa date de naissance falsifiée quelques années auparavant qu'il put intégrer cette école - ayant de ce fait le même âge que les autres étudiants - et ainsi échapper à sa déportation en Allemagne.
Cette « couverture » n'est pas faite pour lui déplaire, car avec les Beaux-Arts, il retrouve les joies de sa première passion : le dessin et la peinture. Il va y rester jusqu'au mois de mai 1942.

 

Sous la surveillance de Jeanne, Mariano courut ainsi du Conservatoire aux Beaux-Arts, l'obligeant également à travailler davantage sa voix en dehors de ses cours.
Entre-temps, elle lui décroche dans Bordeaux de petits engagements pour animer diverses fêtes de quartier et les entractes de quelques cinémas.

 

Printemps 1942, Jeanne signe un contrat pour son jeune protégé pour le faire passer à la fin de la première partie d'un Gala à Talence, situé dans la banlieue sud de Bordeaux.
Pour l'anecdote, un incident ce jour-là obligera ensuite Mariano à utiliser un nom de scène.
La question avait été déjà soulevée peu de temps avant par Jeanne qui souhaitait lui faire prendre un pseudonyme. Mariano n'était pas très enthousiasmé par cette idée, estimant que « Mariano Gonzalez » sonnait plutôt bien.
L'événement du Gala à Talence lui fit rapidement changer d'avis. En effet, lorsque le présentateur l'annonça : « Et voici maintenant le ténor Mariano Gonzalez ! » À ce moment-là, de nombreux jeunes dans la salle se mirent à éclater de rire et à chanter bien fort : « Il s'appelait Ramon y Gonzalez y Cordoba ! », refrain très à la mode et qui faisait à l'époque le succès d'un certain Andrex. Mariano accusa le coup. Il apparut sur la scène en souriant et chanta comme si de rien n'était. Sa voix avait subjugué la salle et c'est sous les ovations que Mariano quitta la scène.


Le jeune ténor, ce jour-là, donna raison à Jeanne et comprit la nécessité de changer son nom et d'utiliser un nom de scène. Il le trouva rapidement en choisissant la forme masculine d'une partie du prénom composé de sa soeur - Maria-Luisa - suivi d'un de ses prénoms qui, finalement, sonnaient encore bien mieux.

 

LUIS MARIANO était né, mais ce pseudonyme ne sera rendu officiel qu'un an plus tard.

Entre-temps, il lui arrivera d'utiliser le nom de Mario de Uranzu ou Mariano de Uranzu

 

Période 1942-1943 avec Jeanne Lagiscarde Période 1942-1943 avec Jeanne Lagiscarde

 

 

Le départ pour la grande aventure

 

Maintenant il faut aller plus loin. Jeanne est prête à se consacrer à la carrière du ténor, mais il faut quitter Bordeaux et « monter » à la capitale. Mariano est, lui aussi, prêt à tenter sa chance et à partir à la conquête de Paris.
D'un commun accord, ils acceptent de tout quitter. Avant de partir, ils se rendent tous les deux chez Janine Micheau, la cantatrice que Mariano avait rencontrée au Conservatoire.
Durant l'entretien, Janine Micheau remet à Mariano une lettre de recommandation adressée à un professeur de chant sensationnel. Il se nomme Miguel Fontecha, c'est un réputé ténor d'origine espagnol, retiré à Paris depuis le début des événements d'Espagne.

 

Septembre 1942, c'est le départ de la grande aventure. Ils débarquent à Paris, gare d'Austerlitz et se rendent dans le petit appartement, situé près de Pigalle, qu'un ami basque leur a prêté. Le logement n'est pas très confortable, les repas sont maigres et Mariano sait qu'il n'aura pas suffisamment d'argent pour payer le professeur de chant qu'il doit aller voir.

 

Un beau matin, la recommandation de son amie en poche, il se rend avec plein d'assurance au domicile de Miguel Fontecha. Mariano se présente, lui donne la lettre et lui fait part de ses soucis d'argent.

 

Le professeur lui demanda de chanter.


Fontecha écoute et observe attentivement le jeune ténor. Après audition, le maestro lui demanda de revenir le voir le lendemain matin.
Le jour suivant, Mariano était là au petit matin. Le Maître le reçut et accepta de lui faire crédit le temps nécessaire.

 

Ensuite le professeur lui enseigna sa devise dans le chant : « Il ne faut jamais manger le capital, mais toujours jouer sur les intérêts », ce qui, en d'autres termes, signifiait qu'il ne fallait jamais donner toute la puissance et l'ampleur de sa voix.

Cet éminent professeur va lui enseigner une technique de chant dans la plus pure tradition lyrique italienne, se caractérisant par la beauté du son, du timbre, de la couleur et de la diction. Il le persuade également d'un certain nombre de vérités qui seront indispensables au plein épanouissement de son don naturel. D'abord, il exige de lui plus aucune note aiguë. Le but étant de préserver ses aigus de les entretenir pour mieux les perpétuer. Pour cela, il lui explique les exercices vocaux à pratiquer et la manière de les réaliser. Le travail sera répétitif, ennuyeux et très long. Il durera une année, mais ce travail sera très profitable pour ne pas dire extrêmement bénéfique pour Mariano.

 

Un atout de plus qui sera la clé de sa réussite.
Tout lui sera bientôt permis et son extraordinaire destin est désormais scellé. 

 

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Avertissement: Attention, concernant Luis Mariano, il circule sur le réseau Internet ce genre d'information : « Mais son véritable professeur fut le Maestro Clémente Guearti (1892-1959), et non Miguel Fontecha, etc. » C'est FAUX !

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