« Mariano = un physique + une voix ?
Oui, sans doute. Mais un tel résultat ne saurait être mis en équation.
Il faut bien l'admettre : il y a un cas Mariano. »

Jean Goury, critique musical
( Extrait de Opéra « spécial » n° 11 - avril 1970 )

 

Il taquinera l'opéra avec des morceaux de bravoure comme Paillasse, Carmen, La Matinatta...

 

On ne doit pas oublier que Luis Mariano avait toutes les qualités vocales requises pour entreprendre une grande carrière lyrique, mais la question est : aurait-il eu un avenir dans l'Opéra ?

 

Mariano se souvient : [...] Je n'en étais pas très convaincu, mais je passai tout de même l'examen d'entrée du Conservatoire de Bordeaux, en chantant « Paillasse » en italien, parce que je parlais trop mal le français. Je fus reçu. Ça commençait à m'impressionner. Ténor lyrique, ça voulait dire que je pourrais chanter « Carmen », « La Tosca », « La Bohême », « Les Pêcheurs de Perles »... Quand j'allais au Grand Théâtre de Bordeaux, je me voyais à la place du ténor, et j'en tremblais d'avance. J'imaginais mon nom sur les affiches : « Mariano Gonzalez dans le rôle de Don José » ! [...]

Mariano en Don José au Conservatoire

Décembre 1939, doté naturellement d'un beau timbre de ténor, le futur « Luis Mariano » épris de chant et de « bel canto » - et surtout décidé à vouloir faire une carrière à l'Opéra - se consacre principalement à cette passion et sera admis au Conservatoire de musique de Bordeaux.


Il s'attaquera aux airs les plus difficiles du grand répertoire lyrique pour les étudier et découvrira qu'il peut chanter des oeuvres telles que « Rigoletto », « La Bohême », « La Traviata » ou encore « La Tosca ». Il essaie des costumes et apprend de nombreux rôles comme, entre autres, Roméo et Juliette, de Gounod ou Don José dans Carmen. Un jour devant ses camarades de classe, il s'amusera à reprendre cinq fois de suite l'admirable passage du « la » aigu de l'air de « Mattinata » de Leoncavallo. Des enregistrements inédits de « La plume au vent » extrait de Rigoletto de Verdi ainsi que des extraits des « Pêcheurs de perles » de Bizet furent également réalisés sur les matrices du Conservatoire. Ces documents uniques ont été gravés et conservés très précieusement par le ténor.

 

Au Conservatoire, les professeurs de Mariano étaient :


Monsieur Raynal, pour le solfège ; Mmes Baron et Devèze, pour les vocalises et le placement de la voix et enfin la grande soprano Marthe Nespoulos, pour l'interprétation.

En revanche, même si l'expérience fut loin d'être négative, l'enseignement qu'il recevra ne le fera que très peu progresser. Les rôles qu'il devait apprendre étaient beaucoup trop lourds à travailler et l'émission des notes allait à l'encontre de sa voix naturelle. Il aurait sûrement fini par perdre cette souplesse dans l'aigu - qui a fait plus tard son succès - s'il avait poursuivi plus longtemps cet apprentissage.

 

Ses morceaux préférés sont les beaux airs de bel canto de « L'élixir d'amour » de Donizetti.

 

Document publié avec l'aimable autorisation de Patchi Lacan ( collection privée )

 

Septembre 1942, Mariano quitte Bordeaux pour la capitale et prend des leçons de chant avec le Maître Miguel Fontecha, qui lui seront alors extrêmement profitables.

 

Cela va durer une année.

 

Une année d'apprentissage d'une technique maîtrisée qui aura pour but, cette fois, de développer les capacités de sa voix de ténor. Grâce à ce professeur la voix de Mariano sera plus généreuse, le timbre plus rond et surtout s'épanouissant sur des aigus qui seront - et demeureront - plus rayonnants que jamais. Il lui enseignera le « bel canto », technique de chant dans la plus pure tradition lyrique italienne se caractérisant par la beauté du son et la recherche de la virtuosité.

 

Noël 1943, « Don Pasquale » de Donizetti, sera, dans la grande salle du Palais de Chaillot, sa première incursion comme soliste dans le domaine de l'opéra. Utilisant la « voix de tête », il chante en demi-teinte avec beaucoup de souplesse.

 

Avec le Maestro Miguel Fontecha

Mariano Gonzalez avec son professeur Miguel Fontecha en 1943 à Paris

 

 

L'idée de l'Opéra-Comique me trottait toujours par la tête, et j'allai passer une audition.

« On vous écrira », me dit-on. J'attends toujours cette lettre.
Luis Mariano

 

 

Il frappera à la porte de l'Opéra-comique avec les trois Puccini : Tosca, Bohême et Madame Butterfly.

L'Opéra Comique à Paris ( Salle Favart )

Enfin, Mariano se présentera pour une audition, à la salle Favart du théâtre national de l'Opéra-Comique de Paris. Il interpréta « Le ciel luisait d'étoiles » extrait de « La Tosca » de Puccini, ainsi que « Que cette main est froide ! », extrait de « La Bohême », également de Puccini et enfin un air extrait de « Madame Butterfly ». Bien que la prestation de Mariano fut convaincante, on lui lança un traditionnel, « On vous écrira ! »
Il attendra une réponse qui devait, en principe, lui parvenir dans les quinze jours...la suite, on la connaît...! Son destin sera ailleurs !

Cela ne l'empêchera nullement, durant cette période, de donner quelques petits récitals - dits poétiques - et de chanter romances et ballades signées des plus grands compositeurs lyriques, soit à la salle Pleyel ou à la salle Gaveau.
Il possèdera également plusieurs disques du grand ténor Beniamino Gigli qui suscite son admiration.

Mariano fut un grand ténor et il pouvait monter très haut dans l'aigu, notamment en voix mixte. Il fut classé comme étant un vrai ténor lyrique léger ( ou ténor demi-caractère ). Ses aigus les plus périlleux pouvaient être supérieurs au contre-ut. En d'autres termes, il avait la faculté d'atteindre des notes supérieures au registre.

 

Mariano à l'époque confiera : [...] Je ne pensais pas que je chanterais un jour au music-hall. Je n'étais déjà plus l'étudiant insouciant qui avait éclaté de rire lorsqu'on lui avait dit qu'il était « ténor lyrique ». Petit à petit, le but s'était précisé devant moi ; je me passionnais pour mon travail, pour mon métier, et je devenais ambitieux. Mon ambition restait classique : l'Opéra, l'Opéra-Comique, peut-être les grands concerts et les récitals. Ma voix, me semblait-il, ne pouvait suivre que cette voie ! [...]


Mais aurait-il eu un avenir dans l'Opéra ?

 

Son passage au Conservatoire de musique, son dur apprentissage avec le maestro Fontecha, son succès avec « Don Pasquale », ses expériences salles Favart, Pleyel ou Gaveau, les extraits de répétitions de 1960 ( La Tosca, Rigoletto et Les pêcheurs de perles ) ainsi que les enregistrements des épiques chansons napolitaines et des grands airs lyriques espagnols nous démontrent déjà que Mariano vocalement en avait potentiellement les capacités.

Dans le film Histoire de chanter

 

Dans ce domaine, on notera également que le film « Histoire de chanter » qu'il tourna en 1946, lui donnera l'occasion - le temps d'une scène - de tenir le rôle d'un ténor d'Opéra en interprétant brillamment des extraits de « Rigoletto » sans oublier ses passages très « bel canto » dans diverses émissions de télévision, comme son duo avec la grande cantatrice Mado Robin au milieu des années 50 ( contre-ré pour Mariano et contre contre-ré pour Mado Robin ) puis dans l'émission « Du caf'conc' au music-hall » en 1960 avec un medley « spécial opéra » et à « L'école des vedettes » en 1961 ou il interprète « Le ciel luisait d'étoile ».

Quant à son avenir dans cette discipline, je resterais prudent et un peu plus nuancé. Non pas du point de vue de ses capacités vocales, mais davantage sur la question de son éventuelle popularité dans cet univers.

 

 

 

Néanmoins, la première question pertinente qui vient à l'esprit est : aurait-il été capable de chanter un opéra en entier ?

Je tendrais à répondre oui, sans aucun doute, mais malgré tout, on pourrait penser qu'il serait difficile d'établir à première vue une corrélation entre le fait par exemple de chanter un Opéra en entier aux emplois tragi-héroïques de Rigoletto ou de Guillaume Tell et le fait d'enregistrer en studio les principaux morceaux extraits de ces opéras. Et puis, bien sûr, de vouloir faire une comparaison entre le grand répertoire lyrique et l'opérette.

Oui, mais de quel genre d'opérette s'agit-il ?

 

Cette question mérite d'ailleurs qu'on s'y attarde objectivement quelques instants, car elle répondrait, en grande partie je pense, au problème que je viens de poser.

 

En effet, il ne faudrait pas confondre. Vous avez d'un côté les opérettes à grands spectacles, comme « Andalousie », « Le chanteur de Mexico » ou « le secret de Marco Polo » - dans lesquelles une belle voix de ténor est prééminente - et de l'autre le répertoire beaucoup plus léger de l'opérette vaudeville de la Belle Époque ou autres chansonnettes désuètes des comédies musicales boulevardières de l'entre-deux-guerres pour lesquelles il ne sera pas forcément nécessaire - comme vous l'aurez compris - de posséder un filet de voix ou tout au plus de savoir chanter à peu près juste.


Les qualités vocales requises ne sont donc pas - on en conviendra - les mêmes et être chaque soir sur une scène, chanter le grand air de « Cavaliers », dans « Le secret de Marco Polo », peut indéniablement être plus éprouvant pour la voix que chanter trois fois par semaine un rôle d'opéra de difficulté moyenne.

 

Quant à ses performances, son aptitude à résister à la fatigue dans ce domaine, Mariano l'a prouvé mainte fois dans les cadences infernales de ces grandes opérettes à raison de neuf représentations par semaine - voir plus - et ce, durant deux années consécutives ce qui est, bien évidemment quelque chose d'impossible dans le monde de l'opéra.

 

Je pense donc que Mariano avait les capacités physiques et vocales pour entrer à l'opéra.

Il aurait très certainement tenu son rang, mais je reste persuadé que son avenir - dans cet univers musical lyrique - aurait été incertain. L'Opéra est un Art qui n'est pas spécialement apprécié par le plus grand nombre, par le grand public, et je persiste à croire qu'il n'aurait probablement pas eu la même popularité dans cette spécialité.

 

 

« Je préférais être roi dans une petite nation [ l'opérette ]
plutôt que valet dans une grande nation [l'opéra ] »

Luis Mariano

 


C'est l'opérette qui s'annexera, ce talent...un talent qui force l'admiration.

 

À l'inverse, Mariano était très éclectique et il est indéniable qu'il excellait, à la fois dans l'Opérette à grand spectacle ( dont il devint le Prince ), la chanson de variété, les sérénades et autres mélodies folkloriques. Autant de créations qui ont porté l'empreinte d'un remarquable talent qu'il sut élever au niveau de l'Art. Il a connu ce phénomène d'extraordinaire popularité qu'en définitive très peu d'artistes ont connu à ce degré.

 

En conclusion, j'ai des raisons de penser qu'il n'aurait pas connu, avec l'Opéra, le « vedettariat » tel qu'il a pu le vivre avec l'opérette et le Music-Hall durant ses 25 ans de carrière.

 

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En 1960, Mariano avait fait l'enregistrement des principaux grands airs de l'Opéra, pour le compte de Pathé Marconi ( 12 titres ).
Ces fameux enregistrements eurent lieu à la Salle Wagram, située tout près de l'Arc de Triomphe à Paris. Deux chefs d'orchestre avaient dirigé alternativement le ténor.
Ces chefs se nommaient André Cluytens et Pierre Dervaux. Le Grand Orchestre était celui de l'Opéra de Paris avec la participation exceptionnelle du célèbre pianiste hongrois Georges Cziffra. Bref, le fin du fin !

 

Hélas, trois fois hélas, le disque événementiel ne verra jamais le jour, car les bandes enregistrées furent égarées durant le déménagement des studios Pathé Marconi, pour Boulogne Billancourt. Quelle perte immense !!!


Sinon, pour l'anecdote, les musiciens du Grand Orchestre de Paris se levaient, à la fin de chaque morceau, pour applaudir Mariano, ce qui était assez rare en général.


« Le ciel luisait d'étoiles » est le seul enregistrement qui subsiste des 12 titres qui furent enregistrés sur bandes en 1960. Vous ajoutez également à cela les extraits de répétitions, réédités en 2000, a savoir : « O ! de beautés égales » ( La Tosca de Puccini ), « Comme la plume au vent » ( Rigoletto de Verdi ), « Qu'une belle pour quelques instants » ( Rigoletto de Verdi ) et « Je crois entendre » ( Les pêcheurs de perles de Bizet ).

 

 

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Avertissement : Attention, concernant Luis Mariano, il circule sur le réseau Internet ce genre d'information : « Mais son véritable professeur fut le Maestro Clémente Guearti (1892-1959), et non Miguel Fontecha, etc. » C'est FAUX !

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Vidéo

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Un des plus beaux ténors français

Photo Malibran-Music

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5 Commentaires

  • #1

    BREILLAC ( Marianinha) (mercredi, 18 février 2009)

    Très intéressant dossier sur Luis, les moindres détails y sont mentionnés Toutes mes félicitations pour ce travail remarquable. Bon courage pour la suite et bonne journée.

  • #2

    Francis Lacroix (mercredi, 18 février 2009 14:34)

    Je suis entièrement d'accord avec vous,cher Marco Polo.
    Luis avait toutes les capacités vocales pour faire une
    carrière de ténor demi-caractère à l'opéra mais il
    n'aurait,dans ce cas,jamais atteint la popularité qui
    a été la sienne dans le domaine de l'opérette et du
    music-hall.C'est une évidence que le chemin qu'il a
    choisi était le meilleur qu'il pouvait prendre.
    Merci pour votre site vraiment intéressant.

  • #3

    dumottier michel (samedi, 21 février 2009 18:17)

    bonsoir
    Enfin voilà un site sur MARIANO qui est d'une précision et d'un intérêt plus que certain. Ce site est bien digne du grand homme et chanteur que fut notre cher MARIANO. Tout à fait d'accord avec le texte. Rien de plus à dire pour le moment sinon "chapeau l'artiste".
    Bon courage pour la somme du travail que cela représente.
    Bien cordialement
    Michel

  • #4

    michel dumottier (dimanche, 26 avril 2009 17:20)

    bonjour,
    En ce qui concerne la voix de MARIANO lorsque je l'ai entendu pour la première fois il y a à peu près 63 ans j'ai été complètement fasciné par le timbre de cette voix que j'ai écoutée chez les parents d'un ami de mes parents qui étaient férus d'opéra et possédaient une belle collection de grandes voix telles que Miguel FLETA, Benjamin GIGLI, et bien d'autres .... car nous n'étions paa assez riches à cette époque pour nous offrir un phono. Je peux vous garantir qu'après la guerre l'intérieur des 78T était en carton recouvert de cire. Je vous assure que ceux de MARIANO j'en ai usé plus d'un je ne dirais pas jusqu'à la corde mais jusqu'au "carton". Et l'enchantement continue toujours ; et je vois qu'il en est de même des internautes qui postent sur ce site qui est tout bonnement fabuleux, je crois, finalement que je vais être à court de superlatifs.
    Merci à vous tous qui postez avec sérieux et admiration pour l'artiste et le "maître du Web".
    Bien cordialement
    Michel

  • #5

    carlo Ciabrini (dimanche, 03 janvier 2010 15:12)

    il faut etre prudent sur les possibilités de chanter l'opéra pour Mariano. la voix n'est pas en cause. mais c'est plutot l'époque on chantait beaucoup de grand opera francais et veristes ialiens, et tres peu de Bel Canto. La place de Mariano aurait ete dur a faire surtout qu a l'époque il y avait encore du monde dans nos nationaux. 30 ans plus tard les choses avaient bien changées. Sur les traces d'un pavarotti dans la Fille du regiment Luis aurait avalé le 9 contre ut sans problèmes. il serait maintenant un rival pour Juan Diego Florez. Autre époque. Il va sans dire que Luis a su trouver sa voie avec sa voix et qu'il y a fait une carrière eblouisante. Opinion d'un vieux ténor
    a bientot

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