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Carte d'identité professionnelle de Luis Mariano en 1943 ( Collection privée )

 

Depuis son arrivée à Paris, en septembre 1942, (voir page « Sa jeunesse et ses débuts difficiles ») Mariano ne chôme pas un seul instant. Ayant eu, pour tout bagage, sa voix, son courage et la précieuse aide de son « agent artistique » - Jeanne Lagiscarde - il décroche de petits contrats pour chanter dans divers galas publicitaires et de bienfaisance, tout en poursuivant ses cours de chant chez le maestro Fontecha.

 

Début 1943, il rencontre une compatriote, Carmen Torres, et, sur ses recommandations, Mariano se produit avec beaucoup de succès le soir sur la scène de « L'Armorial », un cabaret select fréquenté par le Tout-Paris.
Il retrouve ensuite Rafael Canaro et son orchestre typique, qui se produisent maintenant au « Mikado » sur le boulevard Rochechouart. Durant plusieurs semaines, il reprendra sa place de chanteur-guitariste qu'il avait laissée à Bordeaux en 1939.

 

 

Naissance d'un certain « LUIS MARIANO »

 

Ernesto dans « Don Pasquale »

Remarqué par Robert Dieudonné, auteur de revues à grand spectacle, il invitera Mariano à chanter dans une grande soirée mondaine qu'il organise chez lui. À cette occasion, il rencontre un metteur en scène d'oeuvres lyriques réputé, Max de Rieux, qui ébahi par le ténor lui proposera son premier grand rôle : Ernesto dans « Don Pasquale » un opéra bouffe de Donizetti, qui sera joué le 24 décembre 1943 au Palais de Chaillot devant une salle archicomble.

 

Sur l'affiche apparaît pour la première fois le nom de LUIS MARIANO.

 

Mais avant la grande représentation, Max de Rieux demande à Mariano d'améliorer sa diction et de s'initier au jeu et à la mise en scène théâtrale. Pour cela, il prendra des cours à l'Institut Théâtral Andrée Bauer-thérond. Son professeur est le comédien Maurice Escande, sociétaire de la Comédie-Française. Ce dernier, qui met sur pied des récitals poétiques pour des oeuvres de bienfaisance, fera de temps en temps appel à Mariano pour chanter des romances à la Salle Pleyel.

 

Le lendemain de la représentation de « Don Pasquale », la prestation du jeune ténor est remarquée par la critique qui, comme dans « Le Petit Parisien », publie : « Un jeune ténor inexpérimenté, mais doué, M. Mariano ».


Dès le mois de janvier 1944, Mariano entreprend avec la troupe de « Don Pasquale » une tournée, d'abord à Bordeaux, ensuite à Marseille au mois de février, puis de nouveau à Paris en avril au Théâtre des Variétés.

La critique toujours positive à l'égard de Mariano, souligne ses progrès et indique même un potentiel talent pour une grande carrière lyrique.


Affiche Grand-Théâtre de Bordeaux, 21 et 23 janvier 1944

 

Le ténor-hidalgo.

Ses débuts sur scène semblent prometteurs. Mariano enchaîne les contrats et du « bel canto », repasse à la chanson populaire du music-hall.
Aussi, il lui faut trouver des vêtements de scène qu'il souhaiterait finalement assez exotiques pour se créer un personnage et se différencier des autres chanteurs en vogue.
Il songe à un costume typiquement espagnol. Pour cela - et à partir d'un vieux smoking - il confectionne, avec l'aide d'un ami espagnol, une superbe tenue d'hidalgo. Il fait allonger les manches avec de la dentelle ; il coupe le bas de la veste, l'ajuste sur les côtés pour la cintrer et lui ajoute quelques boutons dorés pour lui donner un effet « boléro ». Enfin, la touche finale sera apportée avec la chemise à jabot pour remplacer la classique cravate.


C'est dans cette tenue que Mariano paraîtra sur les scènes parisiennes et de provinces.

 

Après la libération de Paris, Mariano fait une tournée de galas pour le Théâtre aux Armées dans le sillage des troupes américaines et de celles de la 2e D.B. du Général Leclerc.

 

Durant l'hiver 1944 - 1945, Mariano entreprend une nouvelle tournée en province pour le Théâtre aux Armées des troupes alliées et, surtout, pour celles de la 1re Armée du Général de Lattre de Tassigny.

 

Saint-Granier et Luis Mariano

À la même période, il se rend à Suresnes, située dans la banlieue ouest de Paris, pour assurer un tour de chant dans un gala. La destinée, une fois encore, le place devant un certain Jean Saint-Granier, créateur et réalisateur de grandes Revues et homme de radio, qui, séduit par les talents vocaux de notre ténor, lui propose de l'engager à chanter dans son émission radiophonique intitulée « L'heure du soldat » en hommage aux armées de la libération.


Recommandé ensuite par Saint-Granier, Mariano se verra ouvrir les portes du temple des music-halls parisiens, l'A.B.C., dirigé par Mitty Goldin.


Le mercredi 21 février 1945, il chante donc sur la scène de l'A.B.C. pour un gala au profit de la nouvelle armée française. Nombreuse est, ce soir-là, la participation de vedettes pour ce spectacle caritatif.

 

Le vendredi 13 avril, Mariano est à l'affiche du « Festival d'Art moderne » à la Salle Pleyel, un concert au profit des oeuvres sociales du Comité Parisien des Étudiants.
Quelques jours plus tard, il chante au Palais de Chaillot avec Carmen Torres et Mado Robin à un concert en faveur des parachutistes.

 

Le mardi 1er mai, Mariano se produit à la Salle Pleyel pour illustrer un film documentaire sur les traditions basques à la Salle Pleyel. Le spectacle s'intitule « Une soirée au Pays Basque ». Il partage l'affiche avec un autre basque, le chanteur et acteur Clément Duhour. Seront également présents une chorale, un ballet et des musiciens folkloriques, tous venus spécialement du Pays Basque.

 

Du vendredi 8 juin au dimanche 16 septembre 1945, Mariano participe à « La Revue de la Victoire » au théâtre de l'A.B.C., grand spectacle créé par Saint-Granier, et qui réunit de nombreux artistes, dont Françoise Rosay, en tête d'affiche. Ses passages sont prévus à la fin de la première partie de la Revue.

 

Affiche Théâtre de l'A.B.C. à Paris, 21 février 1945 ( Collection privée )

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Affiche Salle Pleyel à Paris, 13 avril 1945 ( Collection privée )

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Affiche Salle Pleyel à Paris, 1er mai 1945 ( Collection privée )

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Affiches de l'A.B.C. juin-septembre 1945 et de l'Alhambra septembre-octobre 1945 ( Collection privée )
De gauche à droite : Théâtres de l'A.B.C. et de l'Alhambra à Paris

 

Le « style Mariano ».

 

L'A.B.C., situé boulevard Poissonnière, est un théâtre qui fut construit en 1929 et transformé en music-hall par Mitty Goldin dans les années 1934-1935. Il choisit, comme nom, de prendre les trois premières lettres de l'alphabet pour indiquer symboliquement que ses spectacles sont toujours en tête dans les programmes parisiens. L'établissement est très plaisant avec ses 1200 places, ses colonnades d'argent et ses deux balcons.
De 1945 à 1955, l'A.B.C. est à l'apogée de son succès. Les difficultés survinrent à la fin des années 50 et la salle fut transformée en cinéma de 1965 à 1981, puis démolie quelque temps après.

 

L'apparition sur scène du « ténor-hidalgo » en costume noir avec jabot de dentelle fait véritablement sensation. La chanson d'entrée de Mariano est la vaillante « Espana mia », mélodie aux couleurs typiquement espagnoles, aux effets vocaux et écrite sur mesure pour lui par le talentueux José Sentis.
Mariano, qui était en quête de son personnage, va « l'incarner » avec cette chanson sans le savoir.
Il a un trac fou. Tous les soirs - en introduction de la chanson - Mariano partait des coulisses en lançant une note aiguë et entrait sur scène suivant cette ligne vocale. Sa voix partant de derrière les décors en faisait un effet vocal qui ne pouvait que surprendre le public et qui voyait là une nouveauté. Le ton est plutôt ardant, d'allure « andalouse » et le tempo du couplet très paso doble. Enfin, la dernière surprise était que le morceau se terminait par une note aiguë éclatante qu'il lançait pour signaler la fin en guise de conclusion. Autre effet vocal que Mariano aura l'occasion de reprendre dans son répertoire. Avec cette chanson naissait ce qui, plus tard, devait caractériser le style scénique très spécifique de Luis Mariano.

 

Il aura trois autres chansons à chanter, deux en espagnol et une en français :

 

Deux boléros sud-américains : « Amor, amor » ( de Gabriel Ruiz et Ricardo Lopez Mendez ) et « Besame mucho » ( de consuelo Velazquez ).
Et la chanson en français : « Ma belle au bois dormant » ( de Henri Bourtayre et Maurice Vandair ).

 

 

« Retenez bien le nom de Luis Mariano »

 

Le succès est au rendez-vous, le ténor est ovationné et le « style Mariano » était né.
Sur l'affiche, la taille des caractères de son nom était identique à celle des autres vedettes.

 

« Retenez bien le nom de Luis Mariano, ce ténor à la voix chaude, puissante, heureuse et au visage de star. Il faut aller le voir à l'A.B.C. ! »


Ce commentaire sera signé de Jean Barreyre dans la revue « Opéra » le lendemain de la première représentation. C'est le premier pas vers la gloire et les premières bousculades féminines à la sortie du théâtre !

 

« Ce jeune chanteur n'a pas fait ses débuts au Music-Hall. Il en est sorti Vedette ».

C'est le titre de l'article que l'on trouve à l'époque dans l'hebdomadaire de programme « La Semaine Radiophonique », sous la plume de Germaine Ramos.

 

La chroniqueuse percevait déjà chez Mariano la future grande vedette de la chanson :

 

Ce nouveau venu, qui, pour ses débuts au Music-Hall, a passé en vedette à l'A.B.C., réunit des dons éclatants.
À des dons physiques évidents, il joint, ce qui est d'un bien autre prix, une voix magnifique par l'ampleur, la couleur, le caractère et l'expression. C'est un ténor que tout désigne pour l'Opéra-Comique ou la grande Opérette, un ténor genre Kiepura. [...] Luis Mariano chante sur une scène de music-hall dans un costume noir d'un goût charmant, 1830 par les dentelles des poignets et le fin jabot, espagnol par la veste courte de toréador. [...] Sur l'immense rideau de velours qui sert de fond à la scène, l'ombre du chanteur se découpe : et c'est l'ombre déliée d'un mince matador, souple et fin comme une épée... [...] En choisissant la carrière du chant, il ne s'était pas trompé sur sa vocation. L'Alhambra et les autres music-halls le verront triompher, et une opérette, bientôt sans doute, le mettra encore mieux en vedette. [...]

 

Les 6, 7 et 8 septembre 1945, Mariano se trouve à Saint-Jean-de-Luz pour assurer un spectacle intitulé : « Trois derniers Galas à l'Auberge avec Luis Mariano, le célèbre ténor basque ».
De retour à Paris, il retourne à l'A.B.C. terminer ses représentations jusqu'au 16 septembre, puis le ténor est de nouveau sollicité par son ami Saint-Granier qui lui propose « une rentrée » dans le grand music-hall de l'Alhambra.

 

L'Alhambra, situé rue de Malte, était à l'origine l'ancien théâtre du Château d'Eau qui fut fondé en 1866. Il devient le music-hall de l'Alhambra en 1903. La salle sera réduite en cendres par un incendie en 1925 et reconstruite avec beaucoup de faste en 1931 sur les plans de l'architecte qui a conçu le Palladium de Londres. Baptisé le « temple doré » par le public, l'établissement en 1945 est majestueux avec ses 2800 places, décoré en « modern style » et à la feuille d'or. Ses deux grands balcons sont suspendus par des arches reliées au plafond et la scène a une superficie de 400 m². L'Alhambra sera le grand rival de l'A.B.C. et fut démoli en 1967.

 

Et du vendredi 28 septembre au jeudi 11 octobre 1945, Mariano tient cette fois le haut de l'affiche juste en dessous - et dans les mêmes dimensions - du nom de Saint-Granier.

Comme dans une corrida, dans son habit noir orné de dentelle blanche, il se retrouve sur la grande scène et sous les feux brûlants des projecteurs tel un torero aveuglé par le Soleil dans l'arène. C'est alors l'offensive. Il affronte le public dans l'amphithéâtre et il pique ici et là, non pas ses banderilles, mais ses notes effilées avec la virtuosité du matador. L'auditoire est totalement conquis ; tombe à genoux et reçoit l'estocade.

 

La presse s'empare de l'événement qui sera encore plus retentissant que celui de l'A.B.C.
À l'extérieur, le public se bouscule à la sortie des artistes pour l'approcher et le voilà déjà victime de ses premières admiratrices qui parviennent, certain soir, à lui arracher son jabot de dentelles.

 

Le dimanche 14 octobre, Mariano se partage le programme avec une pléiade d'artistes au Palais de la Mutualité à Paris. Ce grand spectacle, « Gala Vivre et Sourire », est présenté par Régine Lory.

Le soir, il est, de nouveau, à l'affiche de la salle Pleyel pour une grande soirée hispano-américaine, organisée par la Fédération d'Espagnols résidant en France. Située rue du faubourg Saint-Honoré à Paris, Pleyel ( 2500 places ) est l'une des plus célèbres salles de concert du monde.

 

Le samedi 20 octobre, Mariano est invité à chanter à un gala de bienfaisance au bénéfice des oeuvres des orphelins des Forts des Halles.

 

Le samedi 24 novembre, le ténor se partage l'affiche au Palais de Chaillot avec deux autres vedettes - Édith Piaf et Yves Montand - pour un grand gala en l'honneur des Catherinettes. Mariano, ce soir-là, fera la connaissance de la grande chanteuse - la « môme piaf » - qu'il admire beaucoup. L'ambiance sera conviviale et les deux artistes sympathiseront.

 

Affiche de l'Auberge à Saint-Jean-de-Luz, 6, 7 et 8 septembre 1945 ( Collection privée )

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Programme Palais de la Mutualité à Paris, 14 octobre 1945 ( Collection privée )

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Affiche Salle Pleyel à Paris, 14 octobre 1945 ( Collection privée )

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La consécration.


Mariano est maintenant devenu ce qu'on appelle « une tête d'affiche » de la chanson. Le succès a été au rendez-vous et il est devenu populaire.
La Presse s'intéresse à lui et lui tresse des couronnes ; il est acclamé et il a la reconnaissance et les honneurs du public.

 

Seulement, il ne manque plus que l'apothéose, l'aboutissement de cette reconnaissance, gravir la troisième marche du podium, bref, en un mot : la consécration. Mais l'événement qui devait achever cette consécration se préparait. Noël approchait, et peut-être l'intervention d'un miracle ?

 

En tout cas, une grande aventure s'annonçait déjà, celle qui devait placer la fabuleuse carrière de Luis Mariano sur les rails du succès et du succès en triomphe : « La Belle de Cadix ».


Les années 1944 - 1945 auront été celles de son « décollage » ; l'année 1946 sera celle de son plein essor.

 

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